Vieni via con me 2012

Posted on décembre 29, 2011

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« Vieni via con me » en italien, « come away with me » en anglais, « va mi dzo » en éwé/mina  ou « viens allons y» en français, ce n’est le titre d’une chanson romantique mais celui d’un livre de Roberto Saviano, auteur journaliste rendu célèbre par son premier livre Gomorra sur la mafia napolitaine.  Depuis son premier livre qui traite du crime organisé de la mafia napolitaine « la camorra » dans les quartiers à risques de Naples, il vit sous protection policière depuis 2006, passant ses nuits dans les casernes de gendarmerie. A plusieurs reprises, l’idée de s’installer à l’étranger l’a effleuré et mais il y a renoncé. Dans son dernier livre « Vieni via con me » il raconte en huit chapitres, huit histoires diverses, du crime organisé et de la tragédie humaine au sud de l’Italie.  Partant du principe que «raconter comment sont les choses c’est refuser de les subir » il dénonce différentes situations et raconte la vie d’honneur et de courage de différentes personnes : le défi du prêtre don Giacomo Panizza face à la mafia calabraise, la lutte de Piergiorgio Welby pour le droit à l’euthanasie, la défense de la constitution par Piero Calamandrei, etc. «Vieni via con me » c’est aussi le nom d’une émission de télévision, un genre de talk show très polémique qu’il a réalisé en 2010 et qui a inspiré le livre. Partant du principe que tout est politique dans la vie, face à la situation socio-économique de l’Italie, « partir ou rester ? » est la question posée aux différents invités. Les raisons de rester, les raisons de partir sont traitées en abordant des sujets aussi variés que la gestion des déchets, l’euthanasie, la mafia, ou encore l’histoire de la Constitution et du drapeau national.

Partir ou rester ? Telle est la question qu’ont dû aussi se poser ces jeunes africains que j’ai croisés dans les rues de Naples ces derniers jours. Mon dernier voyage à Naples ne remonte pas si loin mais je ne me rappelais pas avoir vu autant de jeunes africains trainer en ville. Naples et sa région sont connus comme une des premières étapes du chemin d’immigration vers le nord, combien de personnes n’ont pas travaillé dans les champs de tomates pour gagner quelques sous afin de pouvoir continuer la route vers le nord de l’Europe…  C’est d’habitude une ville de passage où seuls restaient les vendeurs ambulants sénégalais qui  écoulent sur le marché local les produits issus de la contrefaction. Pourtant ces derniers jours, j’ai croisé des dizaines de jeunes africains, âgés d’une vingtaine d’années, traîner dans les rues, mendiant quelques sous ou attendant qu’on leur offre quelque travail de manutention.

Ceci est un phénomène nouveau et je me suis arrêté pour causer avec l’un ou l’autre «What’s your story, bro ? ». Invariablement, ils me racontent la même histoire, ils sont chrétiens du Nigéria et ont fui les régions de conflits avec les musulmans. Par contre, Cissé le sénégalais, rencontré au détour d’une autre rue,  me dit dans son mélange italien-français « è una vergogna…  (c’est une honte) , ils n’ont pas fierté, moi je vends des falsi (la marchandise contrefaite) mais je garde la tête haute » puis de rajouter en mimant le geste de la mendicité « s’il n’y avait que ce « lavaro del cappellino » (le travail du chapeau ) pour manger alors je préfère rentrer au pays pour faire la pêche», et il m’explique qu’il vient de Port-Louis d’une famille de pécheurs, et depuis son arrivée en Italie, il exerce comme vendeur de contrefaction au sud quand il n’y pas d’embauche dans les usines du nord. Ah oui, me dit-il devant mon air étonné, « les gens du sud sont plus tolérants aux produits de contrefaction ». Je n’ai pas osé lui demandé si la tolérance était aussi due à la « protection » de leurs fournisseurs de marchandises, c’est-à-dire la camorra.

Roberto Saviano avait dénoncé déjà en 2008 par une lettre ouverte les crimes commis par la camorra sur des immigrés africains dans l’indifférence totale; on y apprend l’assassinat d’un jeune togolais. Mes amis italiens me disent aussi que dans certains quartiers, la camorra se sert des jeunes immigrés africains pour vendre des marchandises encore plus illicites que les CDs et DVDs de contrefaction. S’il n’est pas aisé de se faire une idée sur l’implication des immigrés dans le crime organisé, tout le monde est unanime sur le fait que ces jeunes immigrés sont plus victimes que coupables.  Je n’ai pas osé aller dans ces quartiers de non-droit mais à la vue de ce jeune homme noir en train de faire les  poubelles en ville, une seule pensée m’a traversé l’esprit « Vieni via con me ».

Partir ou rester ? En cette période de bilans de fin d’année, le moment est approprié pour se poser la question. Cette année 2011, marquée par le printemps arabe, nous a permis de nous rendre compte que la fin de la dictature n’est pas une fin en soi. On a vu des tunisiens débarquer en flux continu sur l’île de Lampedusa au lendemain de la chute de Ben Ali. Quand on est en Afrique les raisons de partir sont évidentes pour les jeunes désœuvrés, mais une fois arrivés à destination, les mêmes raisons peuvent inciter à repartir dans l’autre sens. Le problème n’est donc pas de partir… la décision de partir est individuelle alors que celle de rester est prise dans un sens collectif, celle de rester pour se battre avec les autres pour changer les choses dans son pays. Se battre contre l’arbitraire, le déni de droit, et la mauvaise gouvernance qui n’encouragent pas les entrepreneurs et les investisseurs à créer de l’emploi ; se battre contre le clientélisme et le népotisme qui permettent à certains clans d’organiser le partages des biens et des ressources du pays.

Les maux de l’Italie ne sont pas les mêmes que ceux de nos pays africains mais Roberto Saviano nous montre que dans l’intérêt commun, la solution n’est pas de partir. Face au danger sur sa vie personnelle, face à la dégradation des conditions socio-économiques, plutôt que de fuir ou d’inciter ces concitoyens à partir, Roberto Saviano a misé à travers son émission et son livre sur la sensibilisation. Pour lui, les mots sont les prémices de l’action: « Ce n’est pas l’homme qui écrit qui fait peur, ce sont toutes ces oreilles qui écoutent, tous ces yeux qui lisent et toutes ces langues qui vont répandre la parole ».

Mon vœux le plus cher pour 2012 est que nous puissions nous aussi dans nos pays africains, travailler à sensibiliser nos populations, surtout les jeunes, pour que face à la misère et la persécution, la solution ne soit plus la fuite, mais la lutte. Bonne année 2012, Vieni via con me 2012 !

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Posted in: Europe, Italie, Togo