Le mur du çon

Posted on octobre 11, 2012

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L’une de mes rubriques préférées dans le Canard Enchaîné (journal satirique français), celle que je lis en premier,  c’est « le mur du çon », où sont épinglées les déclarations tonitruantes de personnalités politico-médiatiques. Ces derniers jours, trois valeureux togolais ont mérité amplement d’être épinglés sur ce mur mais comme le Canard ne suit pas l’actualité togolaise, je vais m’y sacrifier, et pas qu’un peu!

Commençons par le premier çon, le premier ministre Arthème Ahoomey-Zunu qui vient de faire une tournée express en Europe, avec une intense activité médiatique sur les plateaux de radio et de télévision. Ahoomey-Zunu a expliqué avec tout le sérieux du monde sur les antennes françaises, qu’il n’y a pas de crise au Togo, tout se passe bien et des élections sont en cours de préparation dans un dialogue serein avec toute la classe politique!  Bang bang, bang, c’est le sommet de la çonnerie ! Soit Ahoomey-Zunu prend ses interlocuteurs pour des çons, soit ceux-ci sont sourds, muets et aveugles et n’ont ni vu ou entendu parler du Collectif Sauvons le Togo (CST), de la grève du sexe et de la marche rouge initiées par les femmes de ce collectif, des manifestations réprimées de l’opposition, du double rapport de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH) sur la torture, et des revendications des étudiants, des personnels de secteur de la santé, de l’association des consommateurs, des dockers, des travailleurs des postes et télécommunications, etc. Messieurs les azuinalistes (« azuin » signifie « con » en mina et azuinaliste est un néologisme pour désigne un journaliste incompétent), la tournée de Ahoomey-Zunu est un signe en soi que la crise socio-politique est profonde au Togo, et relève d’une vieille stratégie pour flouer la communauté internationale. Bientôt on verra apparaître de gros encarts publicitaires dans les journaux comme Jeune Afrique.

Dans la catégorie du vieux çon, s’est illustré le franco-togolais Kofi Yamgnane. Rentré de sa Bretagne d’adoption depuis début Septembre, après deux ans d’absence, on ne l’a aperçu qu’à la fête de l’igname en compagnie de barons du régime RPT-UNIR. C’est pas qu’on me l’a dit, non je l’ai vu de mes propres yeux  dans un journal télévisé de la chaîne nationale TVT ! Absent sur le front du combat du peuple, il a donc convoqué une conférence de presse la semaine dernière, soit plus d’un mois après son retour, et aurait déclaré selon le site national de désinformation republicoftogo.com que « Les choses ne se décident pas dans la rue ; la rue c’est pour les syndicats. Les politiques  doivent se battre pour leurs idées au parlement. Je suis contre la marche des responsables politiques» ! Bang, bang, bang, soit Kofi Yamgnane est un grand naïf qui pense qu’il peut faire la politique au Togo comme en France, soit il prend les togolais pour des çons ! Lorsque, dans un pays, les députés sont exclus de l’Assemblée Nationale, on se demande où ils vont faire la politique sinon dans la rue aux côtés du peuple. Les réactions n’ont pas tardé dans la presse togolaise, en l’occurrence un article virulent du journal Le Rendez-vous  que je me suis fait un plaisir de poster sur le mur Facebook de Kofi Yamgane. Et oui, tout est question de mur… Jugez plutôt la réaction de l’intéressé :

Kofi Yamgnane Mon cher frère, vous parlez alors que vous ne savez RIEN: c’est bien ce qui me tue chez les Togolais qui se prennent pour des intellos, leur MAUVAISE FOI! « Les chiens aboient et… »
Phil Togo Grand-frère, parlez, expliquez et surtout agissez dans le sens de la lutte car votre silence ou vos demi-mots laissent la place à toutes les supputations!
Kofi Yamgnane «À chacun son rôle: à la société civile- syndicats et autres associations- d’organiser des marches de protestation, des manifestations et pourquoi pas, des veillées de prière, contre la politique sociale du gouvernement; aux partis politiques de faire de la politique, c’est-à-dire expliquer en quoi les projets politiques, économiques, financiers et sociaux du gouvernement doivent être combattus; en quoi les lois de la majorité sont iniques et doivent donc être contestées; à eux de proposer des solutions politiques alternatives; donner leurs projets de société et leur vision du Togo; faire des amendements et des propositions de loi à l’Assemblée nationale, le cas échéant…»
Voilà ce que j’ai dit ce jeudi 4 octobre 2012 et qui a déclenché le tollé que nous connaissons et dont l’onde de choc n’a pas fini de se propager.
En disant cela, en quoi ai-je remis en cause la légitimité des actions du CST ou Arc-En- Ciel? Où ai-je dit que ces actions étaient inutiles et que je m’y opposais?
Phil Togo Très bien mais on ne vous voit pas aux cotés du peuple dans son combat depuis votre retour début Septembre, pire on vous a vu aux cotés des barons du régime à la fête de l’igname. Encore pire on vous entend seulement vous positionner avec 2015 en ligne de mire! Comprenez que tout ceci pris ensemble laisse dubitatif

Donc, pas de polémique inutile, Koffi Yamgnane dément les propos qui lui sont attribués par le site national de désinformation mais n’en dit pas plus sur son absence aux côtés du peuple. Pour ceux qui s’en souviennent, tout avait commencé plus ou moins de la même manière pour Gilchrist Olympio…

Enfin, dans la catégorie du jeune çon, mon ami ex-bloggeur, ex-militaire et homme d’affaires Gerry Taama, récemment devenu homme politique (pardon, « chef de parti » selon sa propre formule), a sorti une proposition de cadre de dialogue pour sortir notre pays de la crise. Lui au moins reconnaît qu’il y a une crise au Togo. Cette initiative vise à « inviter tous les acteurs politiques togolais à accepter le principe du dialogue dans un autre cadre de discussion », cadre présidé par un quatuor formé des autorités religieuses du Togo, des chancelleries occidentales, d’une certaine société civile et des chefs traditionnels. Bang, bang, bang, on dirait que certains ne vivent pas dans le même pays, il doivent avoir débarqué à la vitesse du çon d’une autre planète pour ne pas savoir ce qui s’est passé pendant les assises de la récente Commission Vérité Justice et Réconciliation présidée par Monseigneur Barrigah : des bourreaux sont venus narguer les victimes, les militaires se sont auto-invités pour faire des mises au point, et une fois le rapport de la commission rendu, il a été rangé direct au placard. Imaginons donc un dialogue dans les mêmes conditions. C’est désespérant autant de naïveté! Pire, en bon élève docile de la Francafrique, pardon de Saint-Cyr, Gerry Taama propose les bonnes œuvres des chancelleries occidentales, ceux là mêmes qui ont entrainé l’opposition togolaise dans une quinzaine de dialogues dont les accords sont encore quasi tous inappliqués. Ces chancelleries avaient aussi vendu aux dictateurs le fameux concept de la démocratie apaisée qui se résume en ces termes « organisez le scrutin présidentiel, gagnez-le par n’importe quel moyen, y compris des truquages éhontés, laissez monter (un peu) la contestation, puis proposez le “dialogue” à l’opposition. Conviez-la à la table du pouvoir, où vous lui laisserez des miettes, et quelques strapontins à des élections secondaires. La mise en scène de cette concertation confortera en fait votre légitimité. Tout le monde, sauf quelques aigris, oubliera les conditions de votre réélection. » Bon allez, selon la formule consacré au CST, on ne veut plus du cycle « élections – contestations – répressions – négociations », la cible est bien identifiée, l’obstacle est bien là, pourquoi tourner autour?

Bang, bang, bang, triple franchissement du mur du çon. Attention, à force de franchir ce mur, on finit par perdre toute crédibilité. Sans rancune, l’ami!

Philoçonique

11 Octobre 2012