« Innovation Envy », une plaie pour le climat des affaires dans un état de non-droit

Posted on mars 21, 2013

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« Innovation Envy is a pervasive state of mental anguish…. The condition is characterized by sleepless nights spent pining over your competition’s ability to get that elusive “creative jump,” as well as the nagging fear you will rise the next morning to find your own company has suddenly become irrelevant. » En français: « La jalousie de l’innovation est un état d’angoisse omniprésente…  Cette condition est caractérisée par des nuits blanches passées à se languir sur la capacité de vos concurrents à obtenir cet « saut créatif » insaisissable pour vous, ainsi que la crainte lancinante de vous lever le jour suivant avec votre propre entreprise soudainement devenue sans objet ». Cet extrait vient d’une étude de la firme Accenture qui édicte des principes pour guider les entreprises à se dégager de la peur de la concurrence et se mettre sur la voie de l’innovation. En lisant cette étude, je n’ai pu m’empêcher d’avoir une pensée pour mon pays, où malheureusement l’envie nous conduit à détruire l’œuvre du prochain plutôt que d’innover pour faire mieux: or la concurrence est saine dans tout domaine et un concurrent doit plutôt nous motiver à nous surpasser, à faire mieux au jour le jour. Pourquoi donc perdre le temps à chercher les moyens pour détruire nos concurrents, pourquoi utiliser la force brute, les méthodes de gangs, la délation ou l’instrumentalisation des lois et des institutions pour prendre le dessus sur un adversaire? Ne vaut-il pas mieux consacrer ce temps et cette énergie pour innover? Si l’on détruit ou bloque systématiquement les innovateurs dans une société, que reste-t-il ? Il reste la médiocrité !

Docteur Phil, avec un tel diagnostic, le remède est simple, n’est ce pas ? « Do you suffer from “Innovation Envy”? Well, do not envy, do not destroy, I N N O V A T E ! ! ! ». Ceux qui ont tenté une entreprise ont eu une histoire personnelle ou connaissent l’histoire d’un frère, d’une sœur, ou d’un ami. Deux événements récents en ce début d’année illustrent parfaitement ce fléau, une plaie pour le monde des affaires dans notre pays.

Le premier cas concerne un conflit entre deux fournisseurs d’accès internet, la société d’état « Togo Telecom » et la société privée « CAFE Informatique». Les deux sociétés ayant mis sur le marché une offre de zones WIFI pour l’accès à internet « Helim Zone » pour Togo Telecom et « Kool Zone » pour CAFE, une action juridico-militaire a été lancée par Togo Telecom. En effet, Togo Télécom accuse CAFE Informatique de contrefaçon pour utilisation illégale du mot «Zone» dans «Kool Zone», argumentant qu’il (Togo Télécom) avait déposé son propre produit «Helim zone» à l’OAPI (Organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle). Le courrier signé du directeur de Togo Telecom dit en substance: «nous vous demandons de procéder sous 48 heures au retrait de la totalité de vos produits sur lesquels figure la dénomination « ZONE » et vous engager à ne jamais utiliser la dénomination « KOOL ZONE » ou tout autre dénomination utilisant le terme « ZONE » pour des produits ou service ayant un rapport avec le domaine des télécommunications». S’en suit une assignation en justice avec la demande de paiement d’un montant de 650 millions CFA (1 million d’euro) en dommages et intérêts.  Mais le plus invraisemblable sera, à en croire les journaux de la place, une descente de « militaires » chez CAFE pour procéder à des saisies de documents.

La réaction du PDG de CAFE Informatique sur son site web se résume à «Si Togo Télécom nous refuse d’utiliser le mot zone, c’est comme si Air France ordonnait à Air Burkina de changer de nom». Je ne suis pas juriste mais je crois que cet argument est valable puisque Togo Telecom n’a inventé ni la technologie du Wifi ni le mot « zone » pour empêcher tout concurrent de l’utiliser.  Le fait qu’il ait déposé la marque « Helim Zone » n’est pas synonyme de droit exclusif sur le mot « zone ». La procédure entamée  (une demande de retrait des produits du concurrent sans établir les faits de contrefaçon, l’intervention de force de police et la saisie de documents), est tout aussi invraisemblable et ne semble en ligne avec les principes édictés par l’OAPI. Selon l’accord de Bangui qui régit l’OAPI, seuls les huissiers de justice, les officiers publics ou ministériels et les douaniers sont autorisés à mener une telle opération, les officiers de police judiciaire ne pouvant y procéder, mais là encore je ne suis pas juriste mais un guide du magistrat  est disponible sur le site de l’OAPI.

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L’autre cas qui m’a frappé est un article du site de désinformation de la république à propos de la chasse aux SIM Box  et l’annonce de l’arrestation d’un soi-disant réseau de pirates qui font des branchements « sauvages » de SIM Box. Comme d’habitude, chez nous on a tendance à instrumentaliser la police et la justice à partir du moment où il s’agit de revenus qui ne rentrent pas dans les « bonnes poches ». L’utilisation d’une SIM Box n’est en principe pas illégale: c’est un système qui permet aux grandes entreprises consommatrices de communication de réduire leurs couts de fixe à mobile. Le principe est simple: toute communication vers mobiles à partir des téléphones fixes de la société est détournée par la SIM Box vers l’opérateur mobile adéquat, évitant les surcouts de fixe à mobile. Il est vrai qu’utiliser cela pour les communications venant de l’étranger par VOIP (Voice Over IP) peut paraitre abusive et génératrice de perte pour les opérateurs locaux de téléphonie, mais c’est quand même une brillante idée pour réduire les coûts des communications pour nous autres de la diaspora. C’est cela l’innovation! Ah j’oubliais, on n’aime pas l’innovation chez nous!

Pourtant les sociétés de VOIP ont pignon sur rue et ne sont pas des criminels, même si certains ont tendance à vous bouffer vos crédits à la vitesse de la lumière. Une plateforme similaire est utilisée pour gérer les SMS par internet, une jeune société togolaise en a même fait son business model en proposant l’envoi de SMS à coût réduit. Encore une fois je ne suis pas juriste, mais il n’y a rien de criminel si cette activité est faitr en intelligence avec les opérateurs de téléphonie dans une approche win-win. Les soi-disant malfrats ont certainement trouvé cette solution parce les opérateurs locaux facturent trop cher le service de terminaison locale des appels VOIP, tuant ainsi les marges qu’ils pouvaient espérer en opérant un tel service d’appel à distance. En fait avec l’avènement de l’internet, ce problème existe dans tous les pays, et ce n’est pas qu’au Togo que les opérateurs se plaignent de ce système pirate. Ce n’est qu’au Togo qu’on met les gens en prison pour cela. Le remède est pourtant simple: une meilleure régulation, la transparence des coûts de terminaison locale, la modération de cette rage taxatoire sur les appels internationaux entrants. Dans ce contexte, il est intéressant de lire cet article qui décrit bien cette hérésie qui consiste à taxer exagérément les appels entrants internationaux, une pratique qui va à l’encontre de la Convention de Melbourne de l’Union internationale des télécommunications (UIT) de 1988 de l’accord sur le commerce des services de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de 1998.

Tout ceci pose le problème du climat des affaires au Togo, où l’on viole allègrement nos propres lois et les conventions internationales. Dans un tel état de non droit, on peut, en lançant une affaire ou une idée, courir le risque de se faire déposséder ou trainer dans des procédures obscures par pure jalousie. Le dernier rapport Doing Business 2013 vient d’être publié et le Togo y est classé 156è sur 185, gagnant 6 places par rapport à l’année dernière. Le Togo a progressé dans le classement pour les raisons suivantes : la création d’entreprise est plus facile (taxe réduite et guichet unique) et l’augmentation des primes de congé et de l’indemnité de licenciement. Malheureusement, à y bien regarder, même si les critères d’évaluation portent sur différentes catégories (création d’entreprise, octroi de permis de construire, raccordement à l’électricité, transfert de propriété, obtention de prêts, protection des investisseurs, paiements des impôts, commerce transfrontalier, exécution des contrats, règlement de l’insolvabilité), il n’est pas tenu compte de l’indépendance du système judiciaire, des entraves illégales à la concurrence, de la voyoucratie ambiante ou encore moins de la mentalité  des gens… Allez, Togolais viens, bâtissons la cité!

 

21 Mars 2013

Doctor Phil

 

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Posted in: Togo